mercredi 12 novembre 2008

Analyse thématique : "Le geste archaïque de Peter Jackson" par Florent Christol

Fin de l’Histoire et mythe des origines : le geste archaïque de Peter Jackson



Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des « commencements ». Autrement dit, le mythe raconte comment grâce aux exploits des Etres Surnaturels, une réalité est venue à l’existence, que ce soit la réalité totale, le Cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution. C’est donc toujours le récit d’une « création » : on rapporte comment quelque chose a été produit, à commencé à être.

Mircea Eliade, Aspects du mythe



Si le mythe est bien, tel que le propose Mircea Eliade, une fiction racontant les origines (d’un peuple, d’un pays, d’une culture...), on peut sans risque affirmer que le cinéma de Peter Jackson est, depuis quelques années, hanté par les mythes. Heavenly Creatures (1994) raconte les origines d’une passion amoureuse dans une nature idyllique évoquant le jardin d’éden; Forgotten Silver (1995) défriche les racines du cinéma « primitif » à travers la figure légendaire de Colin McKenzie, réalisateur (imaginaire) des premiers films néo-zélandais; Lord of the Rings dépeint les origine d’un monde « médiéval fantastique » (les Terres du Milieu), et King Kong raconte l’incursion de la civilisation dans un monde archaïque originel (l’espace insulaire de Skull Island). En outre, nombre des personnages habitant ces films sont des artistes, des démiurges, des créateurs d’univers fantastiques (le film biblique Salomé pour McKenzie, le monde onirique de Borovnia pour les adolescentes de Heavenly Creatures). Le réalisateur interprété par Jack Black dans King Kong est le dernier né de cette lignée de personnages derrière lesquels se dessine la silhouette protéiforme de Jackson lui-même, cinéaste qui aime à s’incarner dans ses propres fictions comme pour mieux régner sur l’univers qu’il a enfanté. L’œil panoptique de Sauron dans Lord of the Rings – relais de l’oeil-caméra de Jackson dans la fiction- est sans doute la métaphore la plus limpide de ce désir de contrôle tout puissant.

Cet intérêt souligné pour les mythes est d’autant plus remarquable qu’il contraste fortement avec les sujets a priori beaucoup plus prosaïques des premiers longs métrages. Ainsi, selon un journaliste de la revue Mad Movies, « Bad Taste [1988] ne se réfère à aucun mythe, son scénario se réduit au strict minimum et ne cherche pas à faire passer de message »[1]. A mille lieues des ambitions mytho-poétiques des derniers films de Jackson, l’identité commune de l’improbable trilogie forgée par Bad Taste, Meet the Feebles (1989) et Brain Dead (1992), serait fondée sur une fascination pour le mauvais goût, un humour anarchique et scatologique, et une esthétique ignorant la demi-mesure en faveur de l’excès. Corps béants, cavités purulentes, orifices gluants et fluides excrémentiels, l’ « abject » tel que l’a théorisé Julia Kristeva constituerait leur matière première peu ragoûtante[2].

Ces excès plastiques ont été dévalorisés par une bonne partie de la critique qui n’a vu là qu’un déballage nauséabond et puéril. Selon J.P Putters, rédacteur en chef de Mad Movies, « Même si [Bad Taste] ne se moque pas ouvertement du genre, il ne peut que le faire régresser au stade pré-anal, où seules comptent les vomissures, les giclées de sang et les mutilations »[3]. Michael Atkinson, qui qualifie Heavenly Creatures de film d’auteur, ne voit dans les premiers long-métrages de Jackson qu’une simple prolongation générique des œuvres sanguinolentes d’un Sam Raimi ou d’un George Romero[4].

De toute évidence, ces films posent un problème théorique à une critique qui se trouve dans l’incapacité de les adjoindre au corpus du réalisateur sans mettre en péril son statut d’auteur, statut reposant - on le sait - sur la cohérence formelle et/ou thématique de l’œuvre en question. Faut-il dès lors se résigner à traiter ces rejetons filmiques comme des aberrations, posture revenant à s’en débarrasser comme on liquiderait un héritage trop encombrant ? Il serait facile d’adopter cette attitude, mais il nous paraît important de résister à cette tentation. Malgré les difficultés que cela suppose, nous aimerions, pour le dire avec Mircea Eliade, « comprendre la cause et la justification de ces excès. Car les comprendre, cela équivaut à les reconnaître en tant que faits humains, faits de culture, création de l’esprit – et non pas irruption pathologique des instincts, bestialité ou enfantillage» [5] . Dans cet essai, nous voudrions montrer qu’il est envisageable de réintégrer les premiers films de Jackson dans un système culturel qui leur redonne du sens. Il s’agira d’adopter des outils analytiques issus des champs de l’anthropologie afin de redonner à ces films une place dans la perspective mythique qui, on l’aura compris, nous paraît constituer la problématique majeure du cinéaste :

Il n’y a pas d’autre alternative : ou bien on s’efforce de nier, minimiser ou oublier de tels excès, en les considérant comme des cas isolés de « sauvagerie » […] ; ou bien on se donne la peine de comprendre les antécédents mythiques qui expliquent, justifient des excès de ce genre […]. C’est uniquement dans une perspective historico-religieuse que des conduites pareilles sont susceptibles de se révéler en tant que faits de culture et perdent leur caractère aberrant ou monstrueux de jeu enfantin ou d’acte purement instinctif[6].

Si les excès plastiques du cinéma de Jackson s’avèrent incompréhensibles observés à travers le prisme étroit de la vision profane et « moderne », ils s’inscrivent en revanche parfaitement dans le système archaïque et rituel du carnaval analysé par Mikhaïl Bakhtine dans son ouvrage séminal sur la fête chez Rabelais[7].



Une esthétique carnavalesque



Les trois premiers films de Peter Jackson mobilisent la quasi totalité des motifs carnavalesques répertoriés par Bakhtine. Prégnance du rire[8], configuration insulaire[9], schèmes du démembrement[10], motifs de l’avalement[11], de l’excrément[12], hybridité chimérique[13], astrologie[14], licence sexuelle[15] et masque[16], constituent les principales figures carnavalesques jonchant le cinéma de Jackson. De la même façon, l’effet gore, qui a pour vocation d’investir le cadre et le saturer par du sang et des entrailles, est une constante plastique des premiers films du réalisateur qui participe pleinement de l’esthétique excessive de la fête. En vieil anglais gor signifie saleté, excrément. Or, l’excrémentiel constitue l’un des principaux pôles esthétiques et sémiologiques du carnaval[17]. Participant de ce que Bakhtine appelle le « bas corporel » et qui, privé de son contexte festif, devient « abject », l’excrément est au cœur des stratégies de rabaissement du « réalisme grotesque ». Comme l’écrit Bakhtine,

en rabaissant, on ensevelit et on sème du même coup, on donne la mort pour redonner le jour ensuite, mieux et plus. Rabaisser, cela veut dire faire communier avec la vie de partie inférieure du corps, celle du ventre et des organes génitaux, par conséquent avec des actes comme l’accouplement, la conception, la grossesse, l’accouchement, l’absorption de nourriture, la satisfaction de besoins naturels. Le rabaissement creuse la tombe corporelle pour une nouvelle naissance, d’où tout croît à profusion[18].

Dans Brain Dead, la mort et la vie ne constituent pas des pôles antagonistes mais sont au contraire envisagées dans un rapport de continuité, tous les invités contaminés par la mère monstrueuse du protagoniste renaissant sous forme de zombies. Chez Jackson, pourrait-on dire, rien de plus vivant qu’un mort !

Le réalisateur incorpore également au sein de son mode de représentation des formes archaïques et classiques de spectacles carnavalesques populaires. Meet the Feebles, avec ses poupées mécanisées, descend en droite ligne du théâtre des marionnettes. La manière dont Derek (Peter Jackson) se recolle le crâne après avoir chuté du haut d’une falaise dans Bad Taste évoque, quant à elle, la tradition de la pantomime. Dans cette forme de spectacle venant du théâtre grec et qui connut une fructueuse descendance italienne (La Commedia dell’arte), les souffrances physiques sont transformées en spectacle comique. De façon plus générale, la représentation hyperbolique des scènes de violence chez Jackson doit beaucoup à la pratique carnavalesque de la bastonnade évoquée par Bakhtine. Dans celle-ci, l’intensité des coups portés est contrebalancée par la présence toute aussi vigoureuse du rire. Cet alliage permanent du comique et de l’horreur inscrit le cinéma de Jackson dans une tradition carnavalesque en totale conformité avec les canons du grotesque envisagés par John Ruskin[19].


L’abolition des frontières


Les motifs carnavalesques diégétiques irriguent formellement le cinéma de Jackson, entraînant des effets de contamination (inhérent à la nature grotesque de son matériel) affectant la réalisation. Le paradigme insulaire noté plus haut travaille ainsi l’appareil énonciatif des films; chaque plan, bien qu’inséré dans un enchaînement narratif inévitable, constitue dans le même temps une configuration quasi-autonome de par le primat accordé par Jackson à l’aspect monstratif de sa mise en scène. D’une certaine manière, on pourrait dire que chaque film de Jackson raconte toujours deux histoires, une histoire « officielle » véhiculée par la narration, et une histoire « officieuse » se déroulant à la surface de l’image, histoire expérimentale tendant vers l’abstraction plastique (le travail du cinéaste sur le gore en tant que matière poétique n’a d’égal que la geste d’un Lucio Fulci en Italie).

Pour Serge Daney, le moment maniériste du cinéma, c’est quand « il n’arrive plus rien aux humains, c’est à l’image que tout arrive »[20]. Peter Jackson constitue dès lors l’opposé absolu d’un cinéaste maniériste. En détournant la formule de Daney on pourrait dire que, dans les films de Jackson, tout arrive à l’image parce que tout arrive aux personnages. Ainsi, le « clou » du spectacle donné par la troupe de comédiens à la fin de Meet the Feebles est constitué par l’apparition du lapin vedette qui, arrivé au sommet d’une carotte géante, se met soudain à vomir abondamment sur ses comparses, remplissant le cadre jusqu’à saturation. Cette scène constitue une sorte de manifeste carnavalesque du cinéma de Jackson et révèle le modus operandi de son système figuratif : dans ce que l’on pourrait nommer la « trilogie grotesque » de Jackson, on ne quitte jamais le cadre sans l’avoir au préalable rempli, ou plutôt sans que les figures qui y pénètrent ne se soient littéralement vidées en lui. D’où l’importance accordée au motif du récipient dans lequel est évacué ce trop plein débordant les corps. Dans Bad Taste, c’est le verre qui recueille le sang d’un zombie, le crâne contenant la cervelle que mange Derek à l’aide d’une cuiller, et le bol où les zombies viennent vomir dans le final rabelaisien; c’est aussi la cave dans laquelle le héros de Brain Dead enferme les morts-vivants récalcitrants. Mais aucun récipient ne saurait suffire, car le système figuratif du cinéma de Jackson fonctionne sur le principe des poupées russes. Le corps même des zombies sert de récipient à un liquide qui ne demande qu’à s’épancher, à l’instar du fluide verdâtre jaillissant du corps en décomposition de la mère dans Brain Dead, dans la séquence se déroulant chez le médecin légiste.

En figurant l’espace souterrain des coulisses, espace orgiaque où sont tournés des films pornographiques, Meet the Feebles constitue une fascinante réflexion sur le fonctionnement festif du cinéma de Jackson. Le monde en apparence lisse et « sérieux » où les « Feebles » se donnent en spectacle se tisse d’une doublure carnavalesque, véritable négatif (au sens filmique du terme) du monde de la surface. Mais la frontière en apparence étanche entre les coulisses (espace carnavalesque) et la scène est brouillée, l’énergie carnavalesque dépensée de façon souterraine remontant progressivement à la surface pour infecter tout le film qui adopte rapidement la forme hyperbolique et excessive caractérisant le mode pornographique.

En sollicitant le dégoût et la fascination du spectateur, le cinéma de Jackson envisage le corps de ce dernier comme prolongement organique d’un corps filmique travaillé par l’abject. A travers ce relais, le cinéma de Jackson mine la frontière entre spectacle et spectateur, retrouvant par là l’une des caractéristiques majeures du carnaval. Comme l’explique Bakhtine,

Le carnaval ignore toute distinction entre acteurs et spectateurs. Il ignore aussi la rampe, même sous sa forme embryonnaire. Car la rampe aurait détruit le carnaval (et inversement, la destruction de la rampe aurait détruit le spectacle théâtral). Les spectateurs n’assistent pas au carnaval, ils le vivent tous, parce que, de par son idée même, il est fait pour l’ensemble du peuple. […] Pendant toute la durée du carnaval, personne ne connaît d’autre vie que celle du carnaval. Impossible d’y échapper, le carnaval n’a aucune frontière spatiale[21].



Répression coloniale et tabula rasa


Barbara Creed a montré comment les films de Peter Jackson dénonçaient à leur manière les mesures répressives exercées par l’Empire britannique sur les colonies néo-zélandaises[22]. Cet écroulement des limites et ces débordements abjects qui provoquent le pourrissement de l’univers ordonné des banlieues (microcosme bourgeois) dans la « trilogie grotesque » de Jackson ne seraient alors que le résultat logique d’un trop plein de limites, comme une cocotte-minute explosant sous l’effet de la pression.

Ce lien entre répression coloniale et esthétique déliquescente est parfaitement illustré dans Brain Dead où la mère du protagoniste, qui habite une maison de style colonial, se transforme en un monstrueux zombie au contact d’un singe indigène. Peu de temps avant sa transformation elle demande à son fils d’entretenir la pelouse, c’est-à-dire d’assurer l’homogénéité et l’intégrité d’un espace préservé par une clôture. Sur un plan symbolique, une clôture délimite toujours une frontière entre une zone pure et une zone impure. Cette logique binaire se trouve subvertie à la fin du film lorsque le héros démembre des zombies à l’aide d’une tondeuse à gazon, transformant un espace « profane » en un espace abject et carnavalesque rempli de membres épars. Dans l’atmosphère du carnaval, écrit Bakhtine, « la liesse, les danses et la musique s’accordaient parfaitement avec l’abattage du bétail, les corps dépecés, les entrailles, les excréments et autres éléments du « bas » matériel et corporel »[23]. L’abject et, de façon plus générale, les schèmes carnavalesques, participent dans cette perspective d’une stratégie plastique et politique visant à résister aux phénomènes de clôture caractérisant l’esthétique bourgeoise[24].

Dans les premiers films de Jackson, la mère incarne toujours l’héritage biologique et culturel qu’il faut liquider pour envisager l’avenir. Bad Taste démarre de manière très significative par un gros plan sur un portrait de Victoria, la « reine mère » de l’Empire britannique. La mère de Brain Dead est un monstre psychologique et physiologique. Exploitation fictionnelle d’un fait divers ayant défrayé la chronique néo-zélandaise, Heavenly Creatures raconte un matricide. L’obsession du cinéaste pour cette thématique est révélatrice et sous-tend un projet que l’on devine mythique. Avoir une mère, c’est venir inévitablement après, position à laquelle se refusent les personnages des films de Jackson. Opérer un matricide, acte d’une portée symbolique immense, c’est annuler la secondarité (la descendance biologique) et se replacer à l’origine, c’est-à-dire dans le temps fabuleux des « commencements » dont parle Eliade.

Le motif du matricide permet d’éclairer la fonction de la trilogie grotesque au sein de l’œuvre de Jackson. Encore faut-il avoir présent à l’esprit le mode opératoire de la fête, dont le carnaval est une manifestation majeure. La fête, rappelons-le, fonctionne en deux phases, une phase eschatologique mettant en scène la destruction du monde et une phase de régénération (phase mythique) [25]. Dans le régime festif du cinéma de Peter Jackson, la « trilogie grotesque » correspond à la phase chaotique, préparant le terrain pour les films à venir qui eux, on l’a vu, se chargeront de recréer un monde mythique. Gigantesque entreprise de liquidation, la trilogie se charge de régler la question de la table rase en convoquant une esthétique chaotique ayant pour objectif d’anéantir les résidus pourrissants du passé colonial de la Nouvelle-Zélande. Avec un peu de recul, l’œuvre de Jackson prend des allures de batterie géante que l’on aurait d’abord vidée entièrement (la trilogie grotesque) pour mieux la recharger par la suite (les films racontant des histoires « mythiques » et se chargeant de repeupler ce monde).

Faire table rase permet à Jackson de sortir - symboliquement - de cette Histoire honteuse dont les personnages portent les stigmates physiques, de l’annuler, c’est-à-dire de réparer les erreurs de l’Histoire. Mais pour être totalement efficace et signifiante, pour ré-instaurer du sens, cette esthétique apocalyptique doit avoir une valeur « sacrée », et pour cela doit entrer en résonance avec les puissances originelles du mythe. Or, les figures hyperboliques et festives convoquées par Jackson dans sa trilogie carnavalesque sont loin d’être « profanes » et insignifiantes ; elles se font en effet le véhicule des formes mythiques du cinéma des origines.



Le cinéma des origines : matrice et modèle mythique


Si les références génériques explicites du cinéma de Jackson sont à chercher du côté du burlesque (les acrobaties du nourrisson monstrueux de Brain Dead renvoient directement aux péripéties des Three Stooges et de Buster Keaton), en revanche ses racines souterraines vont puiser chez les cinéastes des premiers temps, en particulier dans l’œuvre matricielle de George Méliès, dont l’art « primitif, à mi-chemin de la magie, porte en gestation le devenir de toutes les formes »[26]. « Sans ancêtres, écrivent Olivier Joyard et Jean-Marc Lalanne, donc sans pression venue de l’histoire des formes, producteur et créateur de ses produits, Méliès a eu le privilège d’être à la fois une avant-garde et un centre à lui-seul »[27]. De par sa place primordiale dans l’Histoire du cinéma - Histoire qu’il a contribué à initier - Méliès apparaît bien comme le démiurge fondateur, l’ancêtre mythique à l’origine de la plupart des formes cinématographiques. La matière informelle et « magique » de son œuvre (rappelons que Méliès était au départ un magicien/prestidigitateur) évoque le temps mythique des origines, ce « lieu idéal des métamorphoses et des miracles » dont parle Eliade : « Rien n’était encore stabilisé, aucune règle encore édictée, aucune forme encore fixée. Ce qui, depuis lors, est devenu impossible était encore faisable. Les objets se déplaçaient d’eux-mêmes, les canots volaient par les airs, les hommes se transformaient en animaux et inversement. Ils changeaient de peau au lieu de vieillir et de mourir. L’univers entier était plastique et fluide et inépuisable »[28]. L’analogie entre la fluidité plastique de l’espace mythique et les formes du cinéma de Méliès est frappante. Pour Stéphane Delorme, « Méliès est moins proche historiquement de Jules Vernes que du monde en perpétuelle métamorphose de Lewis Carrol. Les objets sont animés, l’espace se dérobe, la taille n’est jamais acquise » [29]. Le critique souligne également la dimension démiurgique de l’auteur qui crée de la « matière cinématographique » à partir de rien, comme par enchantement : « Quels sont les effets d’apparition, les trucs, les clous dont raffole notre diable ? Il y a d’abord l’apparition pure et simple qui peut prendre deux formes : ou bien la substitution brutale d’un corps à un autre […] ou bien la naissance ex-nihilo, auquel cas le plus grand nombre d’objets peut surgir d’un espace exigu, chapeau ou « carton fantastique » » [30]. Cette notion de création « ex-nihilo » rappelle la définition du mythe placée en exergue de notre travail.

Si l’on accepte le postulat théorique faisant de Méliès l’équivalent cinématographique des Etres Surnaturels des mythes d’origine, on comprend à quel point son œuvre a pu constituer une référence mythique pour l’oeuvre de Jackson, un modèle « sacré » avec lequel les films du cinéaste dialoguent à travers une transfusion de motifs et de configurations spectaculaires. Le cinéma de Jackson partage avec celui de Méliès ce désir proprement démiurgique de remplir le cadre jusqu’à saturation, comme dans Le Locataire diabolique, où un espace vide se remplit au fur et à mesure que le personnage déballe divers objets d’une malle proprement inépuisable. Analogue à cette dernière, l’œuvre originelle de Méliès constitue un réservoir de formes installé en amont du cinéma de fiction, réservoir dans lequel beaucoup puiseront sans jamais l’épuiser. Parmi ces formes se trouvent celles qui devaient irriguer le film d’horreur américain des années 70-80, le gore et le splatter, et qui constituent l’essence même de l’esthétique des premiers films de Jackson.



Le gore comme transfusion mythique


Si Méliès ne peut être qualifié d’ancêtre du gore que dans un sens très large[31], en revanche il peut-être légitimement crédité comme inventeur de l’effet splatter[32]. “To splatter” signifie « éclater », « gicler », « exploser », et traduit l’idée d’un mouvement violent, rendant compte d’un phénomène de projection et d’éclaboussement. Bien qu’elle ait été régulièrement mobilisée par les tenants de la modernité cinématographique (voir Fury de Brian DePalma ou Scanners de David Cronenberg), la forme splatter n’est pas une forme moderne. Il s’agit, bien au contraire, d’une forme archaïque régulièrement exploitée par Méliès, entre autre dans L’homme à la tête de caoutchouc (1902) dont le protagoniste, qui détache sa tête et la gonfle jusqu’ à ce qu’elle explose, annonce le personnage de Derek dans Bad Taste.

Là où le gore du cinéma américain des années 1970 est une matière dégénérescente, symptôme limpide d’un pays dont les fondations idéologiques sont en pleine déliquescence, le gore convoqué par Méliès et - corrélativement - celui de Jackson, est une matière carnavalesque, qui n’a pas pour but d’effrayer mais de faire rire. « Dans le prologue à l’explication de son fameux numéro Le Décapité récalcitrant, écrit Phillipe Rouyer, Méliès précise d’ailleurs qu’il a toujours veillé à rendre plus burlesques que terrifiantes les diverses mutilations physiques qu’il a mises en scène »[33]. Au delà de ses ressources comiques, le gore de Peter Jackson est donc moins le symptôme d’un épuisement générique (le film gore est souvent montré du doigt comme signalant la décadence du film d’horreur) que l’expression d’un désir de revenir à l’esthétique archaïque du cinéma primitif.

Cette répétition de formes archaïques installe le cinéma de Jackson dans un rapport mythique avec le cinéma des origines. Selon Mircea Eliade, dans les sociétés primitives on peut échapper à l’Histoire et corriger ses erreurs en répétant les mythes fondateurs :

[…] en récitant ou en célébrant le mythe de l’origine, on se laisse imprégner de l’atmosphère sacrée dans laquelle se sont déroulés ces événements miraculeux. Le temps mythique des origines est un temps « fort », parce qu’il a été transfiguré par la présence active, créatrice des Etres Surnaturels. En récitant les mythes on réintègre ce temps fabuleux et, par conséquent, on devient en quelque sorte « contemporain » des évènements évoqués, on partage la présence des Dieux ou des Héros[34].

Si pour les sociétés primitives, il s’agit de réintégrer le temps fabuleux des origines, dans le cas de Jackson il s’agit de parcourir à rebours l’Histoire du cinéma jusqu’à atteindre une forme originelle, première. Le projet plastique des premiers films de Jackson tient dans ce désir de remplacer une ascendance biologique et culturelle (impériale et colonisatrice) par une ascendance filmique formelle. Ce projet vient justifier certains choix de mise en scène, d’articulation narrative ou de ponctuation qui peuvent paraître au premier abord naïfs ou gratuits. Héritage de la syntaxe du cinéma muet, l’iris est ainsi utilisé comme marque de clôture dans Bad Taste. « L’utilisation d’un procédé narratif aussi obsolète, écrit Michel Etcheverry, s’explique par le désir de revenir aux possibles d’un cinéma des origines : le muet est perçu non seulement comme la source de toute forme d’expression cinématographique, mais également comme une forme de mythe originel auquel on ne cesse de se référer »[35].



Le mythe de l’éternel retour


Selon Mircea Eliade, « Ne sont « profanes » que les activités qui n’ont pas de signification mythique, c’est-à-dire qui manquent de modèles exemplaires »[36]. En convoquant des formes cinématographiques archaïques, le cinéma de Jackson s’inscrit dans un réseau mythique. Au moment où le cinéma de genre plonge massivement dans des stratégies parodiques (le maniérisme et plus généralement, le post-modernisme, modes éminemment nostalgiques), le cinéma de Peter Jackson revient aux formes des premiers récits racontés par les grands anciens (Méliès, Buster Keaton, etc.) dont les actes fondateurs se déroulaient in illo tempore (Elliade). Le cinéma de Jackson est habité par une mentalité archaïque, en cela qu’elle est soumise à la nécessité d’un éternel retour des formes filmiques originelles :

Au niveau des civilisations « primitives », tout ce que l’homme a fait a son modèle transhumain ; même en dehors du Temps « festif », ses gestes imitent les modèles exemplaires fixés par les dieux et les Ancêtres mythiques. Mais cette imitation risque de devenir de moins en moins correcte ; le modèle risque d’être défiguré ou même oublié. Les réactualisations périodiques des gestes divins, les fêtes religieuses, sont là pour réapprendre aux humains la sacralité des modèles[37] .

Comme pour les sociétés primitives, la répétition des modèles mythiques permet à Jackson de « remettre les compteurs à zéro ». Revenir à Méliès consiste à revenir au bon modèle qui détient l’essence et la vérité du cinéma.

Ce processus de retour à l’origine est illustré sur un plan diégétique par l’omniprésence de scènes de régression in utero. Dans Bad Taste, Derek se fraie un chemin à travers le corps d’un alien et s’en extraie, dans une séquence de résurrection particulièrement gore. Au terme de son parcours régressif, il s’exclame : « Je suis né à nouveau ». A la fin de Brain Dead, le ventre gargantuesque de la mère s’entrouvre pour dévorer le héros, séquence qui, au sein du projet mytho-poétique du cinéma de Jackson, prend des résonances symboliques évidentes. On l’a vu, le programme du réalisateur consiste, dans ses premiers films, à liquider la mère symbolique dont le corps purulent constitue une métonymie de l’empire britannique dégénérescent, et à retrouver la véritable matrice, le réceptacle mythique constitué par le cinéma des origines. On trouve donc dans Bad Taste et Brain Dead une opposition entre « mauvaise » mère (la reine Victoria) et « bonne » mère (la matrice formelle constituée par les films des cinéastes « primitifs », Méliès en tête). Le retour au cinéma archaïque de Méliès équivaut à un retour dans le ventre symbolique de la matrice, univers fluide du mythe où rien n’était encore formé. « Le cinéma, écrit Edgar Morin, est comme une sorte de grande matrice archétypique, qui contient en puissance embryogénétique toutes les visions du monde. D’où son analogie avec la vision mère de l’humanité (conception archaïque du monde) ».[38]

Si Bad Taste, Meet the Feebles, et Brain Dead ne font effectivement allusion à aucun mythe (voir notre point de départ), c’est parce que le mythe dans les premiers films de Peter Jackson n’est pas véhiculé sur le mode de la référence diégétique mais sur le mode de la contamination formelle. Plutôt que de proposer un discours sur les mythes, ces films se présentent plus radicalement comme des films « néo-archaïques », comme on parle de « néo-gothique » ou de « néo-noir ». On pourrait appliquer au cinéma de Jackson la distinction que Nietzche établie entre le principe « apollinien » et le principe « dionysiaque »[39]. Si les derniers films de Jackson sont apolliniens (il s’agit de représenter diégétiquement un monde des origines), ses premiers sont dionysiaques (il s’agit de filmer le monde en retrouvant les techniques à l’origine du cinéma). Des films ivres, en somme.



Conclusion


En observant le projet mytho-poétique du cinéma de Peter Jackson, on ne peut s’empêcher de songer aux réflexions de Mircea Eliade devant le travail apocalyptique de certains peintres avant-gardistes :

En contemplant certaines œuvres récentes, on a l’impression que l’artiste a voulu faire tabula rasa de toute l’histoire de la peinture. C’est plus qu’une destruction, c’est une régression au Chaos, à une sorte de massa confusa primordiale. Et pourtant, devant de telles œuvres, on devine que l’artiste est à la recherche de quelque chose qu’il n’a pas encore exprimé. Il lui fallait réduire au néant les ruines et les décombres accumulés par des révolutions plastiques précédentes ; il lui fallait arriver à une modalité germinale de la matière, afin de pouvoir recommencer à zéro l’histoire de l’art[40].

Après un retour au chaos aussi définitif que celui auquel nous convient les premiers films de Peter Jackson, tout paraît possible, même le recommencement. Car le chaos, Jackson le sait bien, n’est qu’une étape du mythe. Il ne restait plus au cinéaste démiurge qu’à remplir son cadre vide de figures fantastiques, et à bâtir l’univers archaïque qui abriterait le monstre ancestral de Skull Island, la cité perdue de Salomé, et les sombres forteresses de Mordor. C’est à cette tâche herculéenne qu’allait s’atteler le réalisateur de Lord of The Rings, trilogie « mythologique » qui résonne comme une réponse sublime à la question posée par les premiers films de Jackson : peut-on re-créer le monde ? De Méliès à Gandalf, d’un magicien l’autre, Peter Jackson, fidèle au souffle mythique présidant au devenir de son œuvre, fait dialoguer la modernité et l’origine, instaure des ponts entre les deux temporalités et, ce faisant, boucle la boucle.



Florent Christol

Novembre 2008



[1] Mad Movies n° 55, p. 42

[2] Afin d’être accepté dans l’ordre symbolique, le sujet doit se différencier des autres corps en rejetant tout ce que la culture dans laquelle il est immergé perçoit comme sale, désordonné, ou antisocial. Ce processus est nommé abjection et toute la matière impure que le sujet rejette constitue l’abject. Kristeva développe sa théorie dans Pouvoirs de l’horreur : essai sur l’abjection, Essais Points, Ed. du Seuil, Paris, 1980.

[3] Mad Movies n° 55, p. 42.

[4] Michael Atkinson, “Hearthly Creatures,” Film Comment, volume 31, n° 3, Mai/Juin 1995.

[5] Mircea Eliade, Aspects du mythe, Gallimard, Folio essais, 1963, p. 14.

[6] Id., p. 14.

[7] Mikhaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au moyen age et sous la renaissance, Tel Gallimard, Paris, 1970.

[8] Si l’horreur constitue l’un des pôles génériques manifestes du cinéma de Jackson, le burlesque en constitue son envers explicite, les deux genres se mêlant en un cocktail générique hybride et grotesque.

[9] Le topos de l’île est présent chez Jackson de manière littérale à travers le décor fourni par la Nouvelle Zélande où sont filmées ces fictions, de manière diégétique (l’île où les explorateurs découvrent le singe-rat au début de Brain Dead), mais aussi de manière métaphorique à travers des dispositifs scéniques isolant certains personnages (comme la scène de music-hall dans Meet the Feebles).

[10] Dans Bad Taste, un alien est démembré par une tronçonneuse. Au début de Brain Dead on ampute la main et le bras d’un explorateur mordu par un singe. Le final anthologique du film voit le héros bardé d’une tondeuse déchiqueter des hordes de zombies voraces.

[11] « Mr. Big » dans Meet the Feebles est une gueule géante vivant dans les profondeurs souterraines et dévorant tout ce qui tombe à sa portée.

[12] La mouche se nourrissant d’excrément dans Meet the Feebles.

[13] Le bébé mi-éléphant, mi-poule dans Meet the Feebles.

[14] La cartomancienne dans Brain Dead prédit l’avenir des protagonistes.

[15] La copulation frénétique du prête et de l’infirmière dans Brain Dead.

[16] Dans Bad Taste, le personnage interprété par Peter Jackson se fait un masque avec le visage d’un alien.

[17] « Le caractère ambivalent des excréments, leur lien avec la résurrection et la rénovation et son rôle particulier dans la victoire sur la peur apparaît ici très clairement. C’est la matière joyeuse. […] les excréments ont la valeur de quelque chose à mi-chemin entre la terre et la corps, quelque chose qui les apparente. Ils sont aussi quelque chose à mi-chemin entre le corps vivant et le corps mort en décomposition, qui se transforme en bonne terre, en engrais ; le corps donne les excréments à la terre pendant la vie ; les excréments fécondent la terre, comme le corps du mort », Bakhtine, op. cit., p. 178.

[18] Bakhtine, id., p. 30.

[19] « […] il me semble que le grotesque est, presque dans tous les cas, formé de deux éléments, l’un risible, l’autre effrayant ; que l’un des deux éléments prévale et le grotesque tend soit vers sa branche amusante, soit vers sa branche terrifiante ; mais il est difficile de l’envisager hors de ces deux dimensions car il n’y a guère de grotesque qui, à un certain degré, n’offre la combinaison des deux éléments », John Ruskin, cité par Denis Mellier, L’écriture de l’excès, fiction fantastique et poétique de la terreur, Honoré Champion, Paris, 1999, p. 238.

[20] Serge Daney, Ciné-Journal volume 1/1981-1982, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 1998, p. 181. Nous remercions vivement Michel Etcheverry de nous avoir indiqué cette référence.

[21] Bakhtine, op. cit, p. 15.

[22]Voir l’article de Barbara Creed « Bad Taste and antipodal inversion: Peter Jackson’s colonial suburbs » Postcolonial Studies: Culture, Politics, Economy, Volume 3, Number 1, 1 Routledge, April 2000 , pp. 61-68(8).

[23] Bakhtine, op. cit., p. 225

[24] Sur le rapport entre marques de cloisonnement et idéologie bourgeoise, voir Jack Morgan, The Biology of Horror : Gothic Literature and Film, Southern Illinois University Press, 2002.

[25] Voir Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Folio Essais, Paris, 1965.

[26] Jean-Marie Sabatier, Les Classiques du cinéma fantastique, Balland, Paris, 1973, p. 266.

[27] « Cent ans de Méliès » par Olivier Joyard et Jean-Marc Lalanne, Les Cahiers du cinéma, n° 569, Juin 2002, p. 73.

[28] Roger Caillois, L’homme et le sacré, op. cit., p.137.

[29] « Le cinéma retrouvé : George Méliès ou l’apparition du cinéma », Stephane Delorme, Cahiers du cinéma, N°569, Juin 2002, p. 71.

[30] Id., p. 71.

[31] « Georges Méliès serait-il l’héritier du Grand-Guignol ? […] si le motif de la décapitation et de l’animation de têtes ou de membres disloqués revient de manière obsédante dans son œuvre (cf. Un homme de têtes, La Vengeance du gâte-sauce, Nouvelles Luttes extravagantes, Le Bourreau turc), tous ces prodiges sont réalisés dans la bonne humeur et sans effet grand-guignolesque », Phillipe Rouyer, Le cinéma gore, une esthétique du sang, Editions du Cerf, Paris, 1997, p. 24

[32] Terme créé par Kevin McCarthy dans Splatter Films, Breaking the Last Taboo on the Screen, New York, St Martin’s, 1984.

[33] Phillipe Rouyer, op. cit., p. 24.

[34] Eliade, Aspects du mythe, op. cit., p. 31-32

[35] Michel Etcheverry, « Le mort amoureux en son théâtre », in Dracula Stoker/Coppola, ed. Gilles Ménégaldo, Dominique Sipière, Ellipes, 2005, p. 306.

[36] Mircea Eliade, Le Mythe de l’éternel retour, Gallimard, Paris, 1969, p. 41. Nous soulignons

[37] Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Folio Essais, Paris, 1965, p. 78.

[38] Edgar Morin, Le cinéma ou l’homme imaginaire, Les éditions de Minuit, Paris, 1950, p. 74.

[39] Fredrich Nieztche, Naissance de la tragédie, Folio Essais, Gallimard, Paris, 1977.

[40] Mircea Eliade, Aspects du Mythe, op. cit., p. 9.

dimanche 9 novembre 2008

Colloque international les 20 et 21 Novembre à l'Université Sofia-Antipolis de Nice : Figures mythiques et imaginaires de l'espace méditerranéen

Dans le cadre de la chaire UNESCO "Cinéma et imaginaire(s)", l'Université de Nice Sophia Antipolis organise les 20-21 novembre 2008 un colloque international sur le thème :
Figures mythiques et imaginaires de l'espace méditerranéen



Le 20/11/2008

Ouverture de la manifestation colloque et communications scientifiques

9h00 - Accueil des participants

9h30 - Allocutions institutionnelles :

M. Pierre COULLET, premier vice-président de l'UNS

M. Bernard ASSO, vice-président du Conseil Général des Alpes-Maritimes

M. Jean-Yves BOURSIER, doyen de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines

M. Stefano LEONCINI, président du comité scientifique de la chaire « Cinéma et imaginaire(s) »

COMMUNICATIONS SCIENTIFIQUES

jeudi 20 novembre, matin

Président de séance : Bruno CAILLER (UNS)

10h00 - Alexandre CASTANT

" La musique et le son au cinéma : construction et déconstruction du mythe et de ses figures dans l'espace méditerranéen "

10h30 Maxime SCHEINFEIGEL

" Le cinéma, un art prodigieux "

11h00 - Pierre ARBUS

" Cinéma et continuum imaginaire : une force de résistance "

11h30 - Discussion

jeudi 20 novembre, après-midi

Président de séance : Michel SERCEAU (Universitaire, critique spécialisé)

14h00 - Jean-Paul AUBERT

" Les figures du rebelle dans le cinéma espagnol. El Lute, un mythe pour la Transition "

14h30 Christophe DAMOUR

" La description de la préparation au combat, de L'Illiade à Rambo: la résurgence du héros épique et du style homérique dans le cinéma hollywoodien des années 80 "

15h00 Serge MILAN

" Maciste, l'homme aux racines coupées "

après la pause

Président de séance : Christel TAILLIBERT (UNS)

16h00 Sophie RAIMONDi

" Histoire(s) du regard : le complexe d'Ulysse dans Les Carabiniers et Le Mépris de Jean-Luc Godard "

16h30 - Julien ACHEMCHAME

" Pandore perdue sur la route de Mulholland "

17h00 Patrick LOUGUET

" Le mythe d'Orphée : réflexivité poétique du septième art dans l'oeuvre cinématographique de Jean Cocteau "

17h30 - Discussion

19h30 - Dîner

Repas commun conférenciers

21h30 - Séance de projections

animée par Mirco MELANCO (Université de Padoue) :

"Cosmorama del cinema siciliano"

"Divenire animale nel cinema"


Le 21/11/2008

Communications scientifiques et table ronde interprofessionnelle

vendredi 21 novembre, matin

Président de séance : Gian Piero BRUNETTA (Université de Padoue)

9h30 - Paola PALMA

"Il mito classico nel melodramma filmico statunitense : meccanismi di inserimento e rilettura"

10h00 - Anna POUPOU

"Stella de Michel Cacoyannis : tragédie antique, manifeste féministe ou mélodrame noir ?"

10h30 - Michela ZEGNA

"Charles Chaplin : un mythe de nos jours se confronte à la mythologie grecque »

11h00 Discussion

après-midi

Président de séance : Vincent THABOUREY (Cinémas du Sud)

14h00 Table ronde interprofessionnelle

avec les représentants de : Mission Cinéma et Audiovisuel, MEDIA Grand Sud, AFLAM, CMCA,

l'historien Michel CIMENT, directeur de la revue « Positif »,

l'invité d'honneur Theo ANGELOPOULOS,

la jeune cinéaste Yasmine KASSARI.

18h30 Projection

« Questions de cinéma » par Theo Angelopoulos

animé par Michel CIMENT

au Cinéma Mercury


Informations issues du site : http://portail.unice.fr/jahia/page9232.html

dimanche 5 octobre 2008

Article : "L'espace potentiel du cinéma" par Thibaut Garcia


L'espace potentiel du cinéma


Faites une expérience : ne fréquentez plus les salles obscures pendant plusieurs mois. Mieux : allez dans un pays où la théorie du cinéma n’existe pas, ne s’enseigne pas dans les universités, où le cinéma est absent de la conversation de tous les jours, où aller voir des films est considéré tout au plus comme un passe-temps, où voir un film d’art et d’essai relève de l’exploit.

Puis, replongez-vous à l’improviste dans la lecture d’un article sur le cinéma. L’auteur vous parle d’un objet qui vous est déjà étranger, que vous avez déjà cessé de connaître : un objet protéiforme et insaisissable, fait de mythes, de doubles et de reflets. Il vous semble lire une langue que vous avez cessé de comprendre. À bien y réfléchir, votre incompréhension vient du fait qu’il n’y a, pensez-vous, rien de commun entre ce dont on vous parle et ce que vous pourriez voir ou entendre en allant regarder l’une des dix-huit superproductions hollywoodiennes projetées la même semaine dans le multiplexe de la capitale. Pourtant, les mots que vous venez de lire résonnent en vous d’une manière singulière, familière. Si ce n’était le langage savant, et s’il n’était question de cet énigmatique « cinéma », tout serait limpide, presque enfantin. Oui, enfantin est bien le mot qui convient, car vous vous rendez finalement compte que vous n’avez pas besoin de savoir ce qu’est le cinéma, ni de voir des films, pour comprendre ce que l’auteur a voulu dire ; que ce n’est pas de cinéma qu’il est question, mais d’une expérience naïve, archaïque, et pourtant fondamentale. Quelque chose que tout le monde connaît pour l’avoir déjà vécu, ou qui, sans être réellement vécu, serait la base, la matrice de tout vécu.

À force d’analogies entre le cinéma et l’imaginaire, il faudra bien que les théoriciens finissent un jour par reconnaître qu’il s’agit d’autre chose que d’une simple analogie, et que ce dont ils parlent n’est pas le cinéma, mais l’imaginaire. La preuve en est qu’ils peuvent évoquer et invoquer le cinéma en général, comme s’il s’agissait d’une idée platonicienne, d’une pure abstraction, en se dispensant, dans les cas les plus extrêmes, de se référer aux films, comme si le film n’était que l’avatar sous la forme duquel le cinéma se manifestait aux yeux du spectateur, comme si en fin de compte, le cinéma n’avait pas besoin du cinéma pour exister. Toujours est-il que leur imaginaire n’en a pas besoin, que le cinéma est tout au plus une illustration bien commode. Mais si leur discours nous parle, si leur imaginaire semble valoir pour l’imaginaire en général, ce n’est pas en vertu d’une quelconque « essence objective » du cinéma. C’est parce qu’en dépit de toutes les différences culturelles et de tous les accidents de la vie, il existe un noyau invariant de l’expérience humaine : le fait que nous sommes tous nés d’une mère, que nous avons tous fait l’expérience traumatisante de la naissance, ce brusque passage de l’univers clos et sécurisant de la vie intra-utérine, à un monde générateur d’angoisse et de frustration, un monde de la séparation qu’il va nous falloir apprendre à surmonter. Cela suffit à façonner en grande partie notre imaginaire, à lui conférer une dimension universelle et pour ainsi dire sacrée.

Ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler l’esthétique du cinéma n’a rien d’une discipline qui permettrait de comprendre ce qu’est un film. C’est une métaphysique de l’imaginaire dont la genèse remonte aux origines de l’humanité, et qui s’apparente volontiers à la quête nostalgique du temps d’avant la naissance, d’avant la séparation, d’avant l’histoire. L’allégorie de la caverne de Platon résume à elle seule le dilemme de toute l’existence : rester esclave d’une illusion confortable, ou sortir à la lumière, quitte se faire mal aux yeux. Pour les théoriciens, le cinéma n’est jamais rien d’autre que ce qu’ils veulent bien y voir. Qu’il soit devenu sous leur plume la réalisation technique du mythe platonicien ne prouve qu’une chose : qu’ils auraient préféré, s’ils avaient eu le choix, rester dans la caverne plutôt que d’en sortir, que l’enjeu est de chercher au cinéma, moins l’image du réel que celle d’un fantasme, à moins que cela ne revienne au même et qu’il ne s’agisse justement, par l’image d’un réel décontextualisé, déconnecté de notre vie et de nos habitudes, de réaliser ce fantasme.

D’une part, le cinéma nous permettrait de renouer avec la pensée magique, cette illusion d’omnipotence entretenue, chez le nourrisson, par celle que la psychanalyse appelle « la mère suffisamment bonne », celle qui apparaît chaque fois que l’enfant manifeste son désir d’être nourri et apaisé. L’illusion d’un temps réversible, où coexistent le passé, le présent et le futur, où aucune perte n’est irrémédiable puisque tout est là, prêt à réapparaître pourvu qu’on le désire, est le propre de cette pensée magique qui ne cesse de hanter notre imaginaire sous la forme de réminiscences, et que le cinéma ne fait en réalité que refléter, matérialiser. Se rendre maître du temps, pouvoir en inverser, en arrêter ou en précipiter le cours, est un fantasme qui se confond avec l’origine. Mais en quoi des images qui n’obéissent qu’au bon vouloir de celui qui les a créées, et non à celui du spectateur, pourraient-elles être satisfaisantes pour ce dernier ?

D’autre part, le cinéma serait doté d’un pouvoir de révélation du réel : l’image de l’objet projetée sur l’écran serait en somme plus vraie que l’objet lui-même. Mais lorsqu’il s’agit d’expliquer cette transfiguration, les causes invoquées restent confuses et rattachées, là encore, de manière plus ou moins métaphorique, à une espèce de magie de l’apparaître, lorsque ce n’est pas à la grâce divine. Pourtant, les vraies causes ne sont-elles pas à chercher dans le mode de perception particulier qui est celui du spectateur ? La magie du cinéma ne vient-elle pas principalement du silence, de la passivité et de la contemplation requis pendant tout le temps de la projection et qui, outre l’aspect presque sacré qu’ils confèrent à ce rituel, rompent suffisamment avec nos habitudes pour être remarquables ? Manger à table et voir l’image d’une table n’est évidemment pas la même chose. Cet objet que nous n’appréhendions dans le premier cas que sous un angle purement utilitaire, sans y prêter d’autre attention que celle requise par les gestes du quotidien, nous le contemplons dans le second cas pour lui-même : le régime de l’image, en empêchant toute action du spectateur sur les objets représentés, suspend toute intentionnalité et semble lever le voile de nos habitudes sensori-motrices. Mais en allant au bout de cette logique, ne suffit-il pas de ne rien faire, de contempler notre petit monde, de nous laisser aller à une rêverie comparable à celles du promeneur solitaire de Rousseau, pour vivre une expérience similaire ? Et au nom de quoi décide-t-on que le réel seulement contemplé, que ce soit ou non sous forme d’images, est plus réel que celui que nous vivons au gré de nos activités quotidiennes ?

On le voit, les deux principaux rôles assignés au cinéma, mettre en scène la pensée magique ou révéler le réel tapi derrière les habitudes, impliquent deux attitudes opposées face aux images : d’une part, une perception égocentrique où le réel s’organise conformément à nos désirs, où le monde n’existe que pour nous permettre d’y agir à notre guise ; d’autre part, la mise en suspens de toute volonté d’action, l’effacement du sujet derrière l’objet contemplé. Pourtant, il faudrait se demander si ces deux aspects ne cessent pas d’être contradictoires dès lors que ce qui s’exprime à travers leur mise en exergue, et qui est commun à tous deux, est le fantasme du retour à l’indifférenciation entre le soi et le non-soi, entre la vie psychique et le monde objectif. Vouloir se laisser absorber par le tableau que l’on contemple, c’est en effet vouloir revenir à cette posture primitive du nourrisson pour qui ni le moi, ni le monde n’existent en tant que tels, et qui est précisément la condition de possibilité de la pensée magique. Or, l’état qui se rapproche le plus, chez l’adulte, de cette indifférenciation, est l’activité fantasmatique, cet état entre la veille et le rêve où, sans être à proprement parler inconscient, l’individu « n’est plus à ce qu’il fait ».

L’attrait du cinéma sur le plan de l’imaginaire, indépendamment du film regardé, fût-ce le pire des navets, ne vient pas du contenu des fantasmes qu’il peut éventuellement mettre en scène, mais du fait qu’il nous plonge d’emblée dans une pure activité fantasmatique qui, néanmoins, aurait pu exister sans lui, sous une autre forme. Ce qui se joue dans la salle de cinéma (mais aussi, tout aussi bien, devant le petit écran, dans certaines conditions), va bien au-delà du simple visionnage d’un film. Ce qui est virtuel, ce ne sont pas les photons, bien réels, quoique impalpables, qui viennent frapper l’écran avant d’atteindre notre rétine, c’est cet état intermédiaire, cette aire d’expérience par définition impossible à localiser, où les images du film se confondent avec nous-mêmes, où la question de savoir ce qui est perçu ou simplement imaginé perd toute signification, parce que nous sommes ce que les images et les sons représentent. Dans Jeu et réalité [1], Winnicott désigne cette aire sous le nom d’« espace potentiel », et ce type d’expériences sous le terme de « phénomènes transitionnels ». Le cinéma est, à part entière, un phénomène transitionnel, et l’espace de sa réception, un espace potentiel.


Thibaut Garcia

Docteur en cinéma

Université Paul Valéry - Montpellier III


Notes :

[1] Paris, Gallimard, 1975.

vendredi 15 août 2008

Analyse thématique : "Musique et modernité : Dionysos au cinéma" par Florent Christol

Musique et modernité : Dionysos au cinéma


Par Florent Christol


«Cela commença par de l’angoisse, de l’angoisse et de la volupté, et, mêlée à l’horreur, une curiosité de ce qui viendrait ensuite. La nuit régnait et ses sens étaient en éveil ; car venant du lointain on entendait s’approcher un tumulte, un fracas, un brouhaha fait d’un bruit de chaînes, de trompettes, de grondements sourds pareils au tonnerre, des cris aigus de la jubilation et d’un certain hurlement, de ululements avec des « ou » prolongés, le tout mêlé de chants de flûte, roucoulants et graves, voluptueux et éhontés, qui ne cessaient point, qui de leur horrible douceur dominaient le reste et libidineusement prenaient l’être aux entrailles. Mais il connaissait un mot obscur et qui pourtant désignait ce qui allait venir : « la divinité étrangère ! »

Thomas Mann, Mort à Venise

L’alliance entre musique et cinéma ne va pas de soi. L’image cinématographique (comme l’image en général) se déployant dans l’espace, a toujours eu pour fonction de préserver l’homme de la mort en dupliquant le réel, en déplaçant ailleurs (sur les parois d’une caverne, dans le cadre d’un tableau, sur une scène, sur un écran) ce qui se trouve ici. La prétention de l’image est de se croire au dessus des contingences du réel. La musique, se déployant dans le temps, est au contraire périssable. Elle a à peine commencé que déjà elle s’achève. La rejouer ne change rien à l’affaire : la musique ne vit que pour mourir, elle assume la part tragique de l’existence, et ce faisant, nous permet de mieux accepter celle-ci. Alors que notre société, tournée de plus en plus vers le culte du paraître et la préservation coûte que coûte de la jeunesse, rêve d’immortalité, la beauté de la musique réside peut être, de plus en plus, dans le fait qu’elle est passagère, qu’elle a un début et une fin, qu’elle est, en d’autres termes, mortelle. « L’homme est amoureux, et il aime ce qui est voué à disparaître. Qu’y a-t-il à ajouter ? » (W. B. Yeats). La musique présente, dans le sens de « rendre présent », là où l’image re-présente. Si la musique est moderne, c’est d’ailleurs bien dans sa faculté de rendre palpable ce présent qui finit par passer. Cependant, le présent auquel nous ramène irréductiblement toute musique n’est pas celui qui enferme et mène au désespoir mais celui qui, en nous faisant accepter le réel, nous permet par là même de le dépasser, connaissance tragique à laquelle Nietzsche était particulièrement sensible et à laquelle le Clément Rosset de L’objet singulier a consacré de belles pages.

En dépit de leurs différences irréductibles, image et musique ont pourtant souvent collaboré, générant par un mariage contre-nature une tension artistique insoupçonnée. L’art le plus sublime -les tragédies d’Eschyle, les opéras de Verdi, les films de Visconti ou de Pasolini- établie toujours un dialogue entre Apollon, le dieu solaire de l’apparence, du rêve, de la mesure, de l’image, et Dionysos, la « divinité étrangère », dieu du vin, du théâtre, de la fête, du renouveau saisonnier et des plaisirs de la vie, qui signale la venue d’un nouvel âge d’Or en s’incarnant à travers une musique qui proclame l’harmonie entre les hommes et la fin des asservissements. Surgissant du cœur des forêts profondes et des vallons endormis, il rétablit dans l’extase des bacchanales l’alliance qui lie l’homme à la nature. Car cette alliance est menacée, depuis que l’homme, désirant se délester d’un réel parfois insoutenable, enfante des images qui le mettraient à l’abri des coups du destin. La musique dionysiaque empêche les images de larguer totalement les amarres avec le réel en rappelant aux hommes leur propre finitude. Mais cet équilibre entre musique et image, entre fond et forme, est fragile, et, comme il se trouve toujours des "empêcheurs de vivre en rond", nombreux sont ceux qui, au cours des siècles ont cherché à tempérer, voire à censurer, les occurrences du dieu en refusant sa musique. Or, gare à ceux qui font la sourde oreille et entravent le passage de Dionysos: la violence de son retour est à la hauteur de son refoulement. C’est la mésaventure de Penthée, roi de Thèbes, dans Les Bacchantes d’Euripide, qui, pour avoir voulu interdire les bacchanales orgiaques se déroulant la nuit dans les forêts environnantes, est démembré et dévoré vivant par les sectateurs de Dionysos. Car il est également un dieu cruel et barbare, le dieu déchireur, le dieu du fragment et de la discontinuité. On l’appelle le « déchireur d’homme », le « mangeur de chair crue », et il n’est pas rare que des victimes humaines lui soient offertes en sacrifice… Le dieu le plus doux, le « délice des mortels », qui dispense l’ivresse et la joie, est donc aussi le plus sauvage, et le négliger, c’est prendre le risque de provoquer son courroux…

On pourrait appréhender ce que l’on a appelé la « modernité » cinématographique (grosso modo, la période des années soixante et soixante-dix) et les nouveaux rapports qui s’y tissent entre musique et image, à l’aune de la fable d’Euripide. Si depuis la Renaissance, la reproduction des images ne cesse de s’accélérer, le 20ème siècle pourrait être qualifié de siècle de l’image par excellence, annonçant par la multiplication des supports (télévision, internet…) un monde virtuel, narcissique, entièrement dédié à la duplication de ce monde (le titre du second épisode de la saga Star Wars, L’attaque des clones, est à ce sujet éloquent…). Le cinéma est apparu comme une étape essentielle de cette histoire. Comment le public de l’époque aurait-il pu résister au pouvoir de fascination de cette nouvelle machine qui reproduisait parfaitement le réel ? « …ce qui attira les premières foules, écrit Edgar Morin, ce ne fut pas une sortie d’usine, un train entrant en gare (il aurait suffi d’aller à la gare ou à l’usine) mais une image du train, une image de sortie d’usine. Ce n’était pas pour le réel mais pour l’image du réel que l’on se pressait aux portes du Salon Indien »[1]. Succédant au cinéma des premiers temps et amplifiant l’attrait spectaculaire du médium, le classicisme enfonce le clou : à Hollywood, comme en Europe, il est avant tout le règne des stars, c’est-à-dire le triomphe des apparences et des images. D’immenses compositeurs (Miklos Rosza, Alfred Newman, Max Steiner, Dimitri Tiomkin…) se plient au pouvoir de l’image, et sacrifient une partie de leur talent en offrande à ce nouveau dieu. Dans le cinéma classique, la musique est imagée, elle épouse les contours de l’image, souligne et accompagne les actions, elle est, essentiellement, illustrative et redondante ; Dionysos est enchaîné par Apollon.

Au lendemain de la Seconde Guerre, après Hiroshima, Nagasaki, et l’expérience concentrationnaire, le monde est en lambeaux, la temporalité classique épuisée, les corps en souffrance. Les représentations classiques sont, de toute évidence, obsolètes. Pour les artistes il s’agit de reconstituer le puzzle originel, celui d’avant la catastrophe, et de déchiffrer un réel opaque qui ne va plus de soit (ce sera, exemplairement, la quête de tous les personnages des films de Dario Argento). Temporalité cyclique, phénomènes paniques (le lynchage de Donald Sutherland à la fin du Jour du Fléau de Schlesinger), faux-raccords (Godard), violence apocalyptique (l’explosion à la fin de Zabriskie Point d’Antonioni), la modernité se place sous le signe d’un Dionysos sauvage et déchaîné avec lequel on ne peut discuter ; il préside à l’écroulement des représentations, des mythes, des discours convenus, et donne le tempo. Aux images de suivre et d’épouser son rythme effréné.

Si l’on pourrait définir la modernité cinématographique par sa tonalité « musicale », le cinéma d’Alain Resnais -le premier en France à prendre acte de l’obscénité des représentations classiques- apparaît comme éminemment moderne. Comme le remarque Alan Fleischer,

Resnais compose au sens pictural du terme et, au sens musical, il orchestre. Resnais a toujours refusé la musique de film uniquement ornementale, il a toujours assigné à la partition musicale une fonction dramaturgique égale à celle des dialogues ou de la lumière, dans une structure qui est d’ailleurs musicale dans son ensemble […]. Resnais a déclaré que, sans la musique, ses films seraient absolument boiteux, déséquilibrés, voire illisibles, incompréhensibles, inachevés. De L’Année dernière à Marienbad, Alain Resnais avait dit que c’était une comédie musicale sans chansons […] et, dès cette époque, il rêvait à un film où des parties chantées auraient pris le relais des dialogues. Alain Resnais s’est tourné vers des compositeurs contemporains comme Olivier Messiaen, Penderecki, Hans Werner Henze, Stephen Sondheim, Phillipe-Gérard, ou vers de grands auteurs de musique pour le cinéma comme Maurice Jarre, Antoine Duhamel ou Miklos Rosza, leur proposant à chaque fois tout autre chose qu’un habillage musical après coup : la participation à un projet où l’on pourrait aussi bien dire que ce sont les images qui sont composées pour la musique [2].

Comme en témoigne avec émotion Gaston Bounoure à propos d’Hiroshima mon amour, le pari de Resnais de créer un cinéma d’essence musical est réussi: « Les années ont passé : je n’ai pas perdu une seule occasion de revoir Hiroshima. Et il me semble aujourd’hui que je l’entends, beaucoup plus que je ne le vois. Mais je l’entends avec les yeux, comme je vois à l’oreille un oratorio de Haydn »[3]. Plus de quarante ans après, Resnais accomplit ainsi la prophétie, d’inspiration profondément dionysiaque, d’un autre géant du cinéma, Abel Gance : « Le Cinéma dotera l’homme d’un sens nouveau. Il écoutera par les yeux. Il sera sensible à la versification lumineuse comme il l’a été à la prosodie. Il verra s’entretenir les oiseaux et le vent. Un rail deviendra musique » (L’Art Cinématographique)[4].

La modernité délivre les images de leur carcan narratif pour les en-chanter, pactisant avec Dionysos pour composer avec lui d’incandescentes symphonies.


Florent Christol,

Professeur d’Anglais / Cinéma au Lycée de Lunel,

Doctorant.



[1] Edgar Morin, Le cinéma ou l’homme imaginaire. Paris : Editions de Minuit, 1956, p. 23.

[2] Alain Fleischer, L’art d’Alain Resnais, , Centre George Pompidou, 1998, p. 39-40.

[3] Gaston Bounoure, Alain Resnais, Cinéma d’aujourd’hui, Seghers, n° 69, 1962, p. 45.

[4] Cité par Marcel Oms dans Alain Resnais, Rivage/ Cinéma, 1988, p. 32.

mardi 24 juin 2008

[Publication] "George A. Romero. Un cinéma crépusculaire" sous la direction de Frank Lafond, sortie septembre 2008


MICHEL HOUDIARD EDITEUR
présente


GEORGE A. ROMERO
UN CINEMA CRÉPUSCULAIRE


sous la direction de Frank Lafond



En 1968, Rosemary’s Baby de Roman Polanski et La Nuit des morts vivants de George A. Romero ont bouleversé, chacun à leur manière, le paysage du cinéma fantastique. Or, si le travail du premier réalisateur a suscité bien des ouvrages critiques et universitaires, de telles faveurs n’ont pas été accordées au second. Sans doute (en partie) victime du succès que connurent cette production indépendante et sa suite directe, Zombie (1979), Romero s’est vu inéluctablement associé à la seule figure – certes importante – du mort-vivant.
Le Cinéma crépusculaire de George A. Romero se propose d’élargir cette vision réductrice en se consacrant à l’ensemble de la carrière du cinéaste de Pittsburgh. Après une présentation inédite de ses premiers films courts, chaque chapitre offre ainsi une lecture de l’un des quinze longs métrages qu’il a réalisés à ce jour, jusqu’au récent Diary of the Dead (2007). Ce parti pris permet d’éclairer des aspects mal connus de l’oeuvre de Romero, de s’arrêter sur des films peu – voire jamais – diffusés en France, sans négliger pour autant ceux qui lui valurent sa notoriété. Une dizaine de spécialistes, français comme étrangers, s’attachent à varier les angles d’approche et à dégager la cohérence d’une filmographie qui, non contente de refléter, sur quatre décennies, l’évolution de la société américaine, se réapproprie aussi l’univers des comic books, adapte des auteurs célèbres de la littérature fantastique, revitalise des figures mythiques, etc.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction Frank Lafond

Avant La Nuit : les premiers films de George A. Romero
Peter Dowd

La Nuit des morts vivants (1968)
Philippe Met

There’s Always Vanilla (1970)
Tony Williams

Season of the Witch (1973)
Philippe Met

The Crazies (1973)
Reynold Humphries

Martin (1978)
Frank Lafond

Zombie (1979)
Reynold Humphries

Knightriders (1981)
Frank Lafond

Creepshow (1982)
Ian Conrich

Le Jour des morts vivants (1985)
Robin Wood

Incident de parcours (1988)
Ernest Mathijs

Deux yeux maléfiques (1990)
Gilles Menegaldo

La Part des ténèbres (1993)
Benjamin Thomas

Bruiser (2000)
Florent Christol

Land of the Dead (2005)
Benjamin Thomas

Diary of the Dead (2007)
Frank Lafond

Bibliographie


Docteur en études cinématographiques, Frank Lafond enseigne le cinéma à la FLSH de Lille. Il a dirigé Cauchemars américains (2003) et publié Jacques Tourneur, les figures de la peur (2007).

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